Nous quittons la ville pour rejoindre la campagne de la Somme. Ici, les champs s’étendent à perte de vue et rappellent que le département est l’un des plus agricoles de France. C’est dans ce décor que nous avons rendez-vous chez Virginie et Nicolas Leduc, maraîchers de la GAEC Bio-Mesnil, à Mesnil-Domqueur. Ils participent au projet de La Sorcière de la Vallée, en cédant une partie de leurs légumes invendus. Sous un ciel changeant, au milieu des rangs de courges et autres légumes d’hiver, nous retrouvons Sandrine Voisin. Sourire franc, énergie communicative, elle lance d’emblée : « Moi, je crée les recettes et vais cueillir les plantes ! » Le ton est donné.
La Sorcière de la Vallée est née en juillet 2024 de l’amitié et des convictions de trois associés : Sandrine Voisin, Fabienne de Lardemelle et Nicolas Guillou. Tous trois partagent le goût des bons légumes et le respect de l’environnement. Leur idée est simple : valoriser les légumes bio produits par les maraîchers de la Somme, notamment les invendus, les surplus ou ceux que l’on dit « moches », et les transformer en recettes originales grâce à l’apport de plantes sauvages. « On s’est rendu compte en discutant avec les maraîchers du désastre que représentaient les légumes invendus. Ça part au compost. Ce n’est pas perdu pour la terre mais c’est une vraie perte pour le producteur », explique Sandrine. Dans un département qui accuse un retard important en surfaces cultivées en bio, l’initiative sonne comme une réponse concrète : « Être maraîcher, c’est dur. Ce sont de petites surfaces, tout se fait à la main, et ils vendent parfois à perte. » Alors la Sorcière rachète ces légumes, leur offre une seconde vie et, au passage, soutient toute une filière locale.



Le lien avec les maraîchers est au cœur du projet. À la GAEC Bio-Mesnil, Virginie et Nicolas cultivent un hectare et demi en bio. Ils pratiquent le maraîchage sur sol vivant : « On ne travaille pas le sol. On occulte avec une bâche, les herbes se décomposent et nourrissent la terre. On laisse faire les vers et les champignons. » Cette philosophie rejoint parfaitement celle de la Sorcière. « Encourager le travail des maraîchers et transformer localement leurs légumes, c’est vertueux », confie Virginie. Peu à peu, un réseau se tisse. Ils sont aujourd’hui plus d’une dizaine de producteurs partenaires, mais l’objectif est d’en fédérer vingt-cinq à terme. Une coopération naturelle où chacun trouve sa place.
L’histoire de Sandrine, elle, ressemble à un roman de reconversion. À 57 ans, elle entame un nouveau chapitre. « J’étais éducatrice spécialisée en institut médico-éducatif. J’ai été mise en invalidité pour des pépins de santé. Je déteste l’inactivité, alors j’ai cherché à rebondir. » Il y a quelques années, elle se lance dans le woofing. De ferme bio en ferme bio, elle découvre l’agroécologie, apprend, observe, met les mains dans la terre. « Je voulais me reconnecter à la nature. Et puis le woofing, ce sont des rencontres extraordinaires. » Elle sillonne la France, multiplie les expériences jusqu’à atterrir chez Nicolas Guillou, à Picquigny. Fabienne y effectue elle aussi un stage. Le trio se rencontre, s’entend, réfléchit. « On s’est dit qu’il fallait faire quelque chose ensemble. » Le noyau est formé.




Depuis l’enfance, Sandrine cultive une passion pour les plantes sauvages. « Ma grand-mère et mon père m’emmenaient aux champignons, à la cueillette. C’est comme ça que j’ai appris. » Elle concocte des tisanes au plantain contre la toux, des soupes à l’épiaire des bois « qui sent la girolle ». Mais elle précise, malicieuse : « Je ne suis ni herboriste ni naturopathe. Moi, j’utilise les plantes pour leurs qualités gustatives. » Dans ses bocaux, une règle d’or : « Un légume, une plante, toujours ! » Butternut & plantain, betterave & camomille, légumes d’été & fleur de sureau… Les associations surprennent, intriguent, séduisent. Dans la mesure du possible, elle privilégie les légumes sauvés. « Une plante sauvée, une plante sauvage », résume-t-elle.
Les recettes naissent dans sa cuisine, un joyeux laboratoire d’essais. Sandrine goûte, ajuste, recommence. Puis elle fait tester. « Mes associés goûtent, mais aussi un panel de consommateurs. Selon leurs notes, on lance ou non l’industrialisation. » Direction ensuite un centre technique agroalimentaire à Arras, où sont testées la stabilité, la texture, la conservation. En quelques mois, une vingtaine de références voient le jour : pickles acidulés, tartinades colorées, sauces végétales. La gamme est 100 % végétale et distribuée principalement dans des épiceries fines de la région, mais aussi via quelques boutiques de maraîchers et des comités d’entreprise. Les ventes sont suivies de près, les retours clients encouragés grâce à un QR Code apposé sur les bocaux. « On est parfois en rupture de stock, parce qu’on travaille uniquement avec des légumes de saison. » Une contrainte assumée qui n’entame en rien leur élan car les projets, eux, ne manquent pas : développer de nouvelles associations, élargir le réseau de producteurs, peut-être un jour disposer de leur propre atelier de transformation.



Dans la vallée de la Somme, la rumeur court déjà qu’une gentille sorcière transforme les légumes délaissés en trésors gourmands. Loin des contes sombres, celle-ci œuvre en plein jour, pour limiter le gaspillage alimentaire et faire vivre une économie circulaire locale. « Faire redécouvrir les bons produits de notre terroir, c’est ça qui m’anime », confie Sandrine. Au milieu des champs, on se dit que la magie existe peut-être, finalement.
MERCI Bobine pour ce beau récit en mot, en image et en direct !
Pour lire l’article avec les formidables bandes sonores de Sandrine, c’est ici : Bobine magazine


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